Mourir pour la croissance ?

Un article décapant sur la souffrance au travail par Aubry Pierens : la croissance vivante ?

France Télécom est un groupe à la pointe de la société technologique sur laquelle beaucoup d’investisseurs, d’entrepreneurs et de politiques comptent pour susciter croissance, emplois et profits. Il présente les fondamentaux des entreprises gagnantes du XXIe siècle : développer une omniprésence dans l’espace et dans le temps, préférer la maîtrise des flux à la fabrication des stocks, créer des accoutumances à des produits et services censés décupler les capacités – par nature limitées – de l’être humain. Or, ce sont bien ces fondamentaux-là qui semblent rendre invivable, sournoisement, aujourd’hui la vie chez France Télécom, et demain la vie ailleurs ; tout cela avec la complicité paresseuse des consommateurs et citoyens irresponsables que nous sommes devenus. […]

L’omniprésence est incontournable, monstre dévorant qui oblige à une disponibilité, une réactivité de tous les instants. Elle est devenue un type de relations qui irradie par contagion tous les compartiments de nos vies, tous nos choix politiques et sociaux aussi. Malheur aux esprits locaux et lents, aux joies dominicales, au repos de la nuit, aux non-performants 24 heures sur 24, aux déconnectés ou aux fracturés du numérique ! L’omniprésence est le creuset majeur dans lequel se concoctent toutes les innovations. Puisque la technologie le peut, l’homme le peut. Se connecter directement sur son cerveau devient la prochaine étape. Et si sa chair et son coeur sont résistants, il y aura bien une Apple App, un Facebook ou un Meetic pour vaincre par le charme ou l’illusion des préventions bien dépassées…

Devenir le maître des flux et établir son péage, voilà le modèle roi ; vieux comme le monde, mais néanmoins astucieusement intégré par tous les constructeurs de réseaux réels ou virtuels, les moteurs de recherche, les distributeurs d’énergie ou d’information et les médias. Érigée en modèle de croissance, la formule est séduisante, car accélératrice des énormes investissements à réaliser et apparemment favorable à l’accès et l’équité de traitement de l’usager. Mais Moloch inassouvi, elle exige des concentrations à taille inhumaine,des régulations garantissant des amortissements dans la durée, des compromis environnementaux,des modèles économiques où la croissance de la dépendance et de l’Arpu (Average Revenue Per User) – et non de l’utilité du service rendu – devient le seul contributeur à la profitabilité de l’activité. C’est un système qui minore les dégâts collatéraux que provoquent le gigantisme et la concentration des organisations supports, le juridisme excessif des transactions, la peur panique de la baisse des flux, la paranoïa du grand bug ou la tyrannie de “la machine”qui permet de gérer en temps réel la masse des informations, des fluides, des gaz, des objets ou des personnes transitant dans les réseaux. L’organisation de l’opérateur est sommée de se modeler à cette nouvelle donne et l’utilisateur lui-même d’en accepter contraintes et coûts, comme le révèle souvent douloureusement la jungle des tarifs.

Car il n’est pas question pour l’homme de ces iècle de rater le grand train du progrès technologique. C’est même devenu une priorité politique : connecter chaque personne, chaque arpent du territoire à la “matrice”dans laquelle mitonne la formule de la croissance de demain. Très haut débit pour tout le monde, TGV et autoroute tous azimuts, groupes de travail virtuels, organigrammes assistés par ordinateur, accès en ligne illimité à tout ce qui a été écrit, enregistré ou filmé : “Circulez, il n’y a plus que cela à voir.” L’homme décuplé sera technologique ou rien; détaché des contingences matérielles par la grâce de la numérisation, communicant jusqu’à l’autisme électronique, transparent jusqu’à l’inexistence, mobile jusqu’à la mort. Mais la chair, le coeur, et parfois l’esprit sont résistants qui luttent pour préserver l’intimité conjugale, l’unité familiale, la beauté du travail à accomplir, la dignité de la personne. Quitte à se retrouver plus petit, plus humble, plus simple. Plus vrai, plus libre, plus vivant aussi.

Pour ne pas se sentir prisonnier d’un “meilleur des mondes” auquel les plus fragiles d’entre nous ne se sentaient plus le courage de contribuer, pourquoi ne pas prendre le temps d’imaginer dans chacune de nos entreprises un modèle de croissance où machines, processus et organisations resteront à leur vraie place: le service de l’homme.

Aubry Pierens est fondateur et associé de We-Consulting, professeur au MIP (Management Institute of Paris)

Source : Valeurs Actuelles

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